Divertissement

Casino Royale ou la renaissance violente et sentimentale de 007

Quelques semaines nous séparent encore de Mourir peut attendre, et alors que la dernière aventure de James Bond dans laquelle officiera Daniel Craig attend sagement de pouvoir être exploitée en salles à l’international, Ecran Large ré-explore l’intégralité de la saga consacrée aux aventures de l’agent 007.

Après quatre films, le très populaire James Bond de Pierce Brosnan a été remercié. Avec ses 50 ans au compteur, l’acteur était jugé trop vieux par les producteurs voulant raconter les premiers pas de James Bond. C’est donc un sixième interprète qui débarque en 2005 dans la peau de 007 : Daniel Craig. Le Britannique a alors 35 ans et va pouvoir endosser le rôle de l’agent 007 pour cinq films, beaucoup plus liés les uns aux autres.

C’est ainsi que débute l’aventure Craig avec Casino Royale, soit l’adaptation du tout premier roman de Ian Fleming consacré à James Bond. De quoi lancer une nouvelle ère, avec un nouveau regard sur l’espion qui donne le ton.

 

 

DE QUOI ÇA PARLE ? 

James Bond vient d’être nommé agent 00 par le MI6 et a donc enfin le permis de tuer. Alors qu’il s’apprête à tuer son deuxième homme, un chef de section corrompu, il se remémore son premier meurtre violent et mouillé sur un agent double.

Plus tard, en Ouganda, le mystérieux M. White présente le banquier des terroristes, Le Chiffre, à un seigneur de guerre, Steven Obanno, qui lui confie son argent. La somme aussitôt récupérée, Le Chiffre achète des options de vente sur le constructeur aéronautique Skyfleet, sachant qu’un attentat va avoir lieu contre leur nouvel avion. Au même moment à Madagascar, James Bond traque et tue un fabricant de bombes en manquant de discrétion, filmé par les caméras d’une ambassade.

De retour à Londres, il se fait bien engueuler par M qui l’envoie en vacances. Mais James Bond poursuit ses investigations aux Bahamas, les indices récupérés à Madagascar le menant à un certain Dimitrios. Sur place, il séduit sa femme, Solange, puis poursuit Dimitrios à Miami et le tue. Il empêche alors l’attaque terroriste contre Skyfleet, ce qui rend furieux Le Chiffre qui organise une partie de poker pour récupérer les 100 millions de dollars perdus.

De retour à Nassau, Bond retrouve M, et constate que Solange a été tuée et torturée par les boss de Dimitrios pour la peine. M lui parle alors de la partie de poker du Chiffre au Monténégro. Elle lui confie la mission de le battre pour l’obliger à se rendre.

 

photo, Daniel Craigphoto, Daniel Craig Un James Bond qui vous plonge la tête la première 

 

Durant son voyage, Bond rencontre Vesper Lynd, agente du trésor chargée de le financer pour la partie. Les deux se taquinent et se jaugent, non sans jeu de séduction. Arrivés au Casino Royale, ils feignent une couverture en tant que couple et rencontrent René Mathis. Pendant la partie de poker, il cherche à déstabiliser Le Chiffre et perd une main pour trouver son tic de bluff, ce qu’il confie à Vesper et Mathis. Après 4h de jeu, une pause s’impose. Bond a placé un mouchard sur Le Chiffre, et comprend qu’il se fait menacer par Obanno et un de ses gardes du corps.

Après que lui et Vesper aient failli se faire découper par le garde d’Obanno, Bond tue le seigneur de guerre et son bras droit, puis réconforte une Vesper traumatisée. La partie reprend et Bond perd tous ses gains après que Le Chiffre a fait semblant de bluffer. Vesper refuse de couvrir sa perte, mais l’agent de la CIA, Felix Leiter (lui aussi dans la partie), accepte de le financer. La partie reprend, Bond meurt presque à cause d’un Martini empoisonné par Le Chiffre, mais survit grâce à l’aide de Vesper et finit par dépouiller Le Chiffre.

 

photo, Mads Mikkelsenphoto, Mads MikkelsenIl a moins fait le malin dix minutes plus tard

 

Très énervé, Le Chiffre kidnappe Vesper (a priori, sous ordre de Mathis, agent double) et piège Bond. Alors qu’il torture Bond pour récupérer l’argent, Le Chiffre se fait finalement tuer par M. White. Se réveillant à l’hôpital, Bond dénonce la traitrise de Mathis au MI6, transfère ses gains au MI6, tombe amoureux de Vesper, démissionne du MI6 pour vivre le parfait amour à Venise avec elle. Sauf qu’il comprend (trop tard) qu’elle l’a trahi et s’apprête à donner l’argent à White. Bond tue les hommes de White, mais n’arrive pas à sauver Vesper des eaux, elle qui s’est enfermée de son plein gré, navrée de l’avoir trahi, pendant que White récupère l’argent.

Fou de rage, Craig en veut à Vesper, mais M lui fait comprendre qu’elle l’a finalement sauvé en passant un marché avec White. Décidé à la venger, Bond retrouve White et lui tire dans la jambe, avant de décliner son identité : “Bond, James Bond”.

 

photo, Daniel Craig, Eva Greenphoto, Daniel Craig, Eva GreenEncore une histoire d’amour pleine de désillusion

 

POURQUOI C’EST UN EXCELLENT RENOUVEAU

Avec Daniel Craig, la saga Bond reprend ce qu’elle avait abandonné avec les deux films de Timothy Dalton, Tuer n’est pas jouer et Permis de tuer, et relance donc l’espion-machine plus sombre, plus sec et plus proche de la mort à chaque instant. Et dès le prologue d’ouverture, le ton est donné avec cet assassinat en règle, violent et percutant : les coups seront réels, le danger permanent et rien n’empêchera Bond de frôler la mort dans cette nouvelle ère, après la période plus héroïque de Brosnan.

Il suffit de constater la manière dont le scénario de Casino Royale va le malmener pour comprendre à quel point le James Bond de Daniel Craig, simili-machine de guerre quasi-mutique aux premiers abords, sera plus vulnérable que jamais. Dans la séquence à Madagascar, un véritable “parkour” du combattant en plein chantier (la symbolique de l’espion en pleine construction est évidente) oblige 007 à commettre des erreurs et à montrer des failles. À Miami, c’est sur le tarmac d’un aéroport qu’il frôle la mort à plusieurs reprises et doit ruser pour éviter un drame.

Mais le film va encore plus loin pour montrer la renaissance de James Bond aux yeux du public. Empoisonné durant la partie de poker, Bond meurt littéralement à l’écran avant de ressusciter grâce à l’action d’un défibrillateur relançant son coeur. Une renaissance qui va réveiller, derrière la machine froide et sanguinaire, les sentiments d’un homme.

 

photo, Daniel Craig, Eva Greenphoto, Daniel Craig, Eva GreenVesper, celle qui va tout changer

 

À l’image de la version de Timothy Dalton, le personnage n’est plus vraiment l’espion multipliant les conquêtes et les coucheries. Mais pour aller plus loin et frapper plus fort encore, le long-métrage inverse un peu les rôles. Non seulement, James Bond est transformé en objet de désir lui-même, remplaçant Ursula Andress et Halle Berry à la sortie de l’eau, et révélant son corps sexy au monde entier, mais il devient surtout le sentimental dès lors qu’il rencontre Vesper Lynd (sublime Eva Green).

James Bond n’est plus uniquement l’espion détaché et froid que les spectateurs ont connu pendant plus de 60 ans, mais se dédouble. À partir du moment où son coeur est relancé, il est à la fois le tueur hors-pair et la James Bond Girl passionnée tombant raid-dingue d’un personnage capable d’être aussi froid et flegmatique qu’il l’était auparavant. Une sensibilité qui mène forcément 007 à baisser sa garde et à devenir ébranlable. En résulte donc la beauté (et la tragédie) de cette séquence finale sous l’eau, d’un James Bond désespéré de perdre la femme pour qui il avait tout quitté alors même qu’elle l’a trahi.

 

photo, Daniel Craigphoto, Daniel CraigDe sujet du désir à objet de désir

 

Une renaissance de la figure de 007 confiée avec intelligence à Martin Campbell. Déjà à l’oeuvre sur le très apprécié Goldeneye et ses impressionnantes scènes d’action pour lancer la période Brosnan, il n’est pas étonnant de le voir reprendre du service pour revigorer à merveille la machine bondienne avec Craig. Sa mise en scène parvient pleinement à capter le chamboulement de Bond, sa caméra passant d’une brutalité et d’un dynamisme dingue (le parkour, l’aéroport) à une étrange sérénité (le poker) pour finir bien plus affolée dans les rues vénitiennes lorsque l’espion perd le contrôle.

Avec ce savant mélange, tout n’est plus affaire d’action dans James Bond, mais bien de longs échanges de regards entre les personnages, dans un silence inattendu. Campbell livre ainsi un long-métrage à la fois spectaculaire, dynamique et agressif d’un côté, modeste, calme et doux de l’autre. Un choix révélant au grand jour le visage de ce nouveau Bond, conscient de ses propres fêlures lorsqu’il se présente debout en confiance dans la dernière réplique du film, et lançant définitivement les films à venir et leur nouvelle atmosphère.

 

photo, Daniel Craigphoto, Daniel CraigLe passage à Madagascar, du James Bond comme on l’aime

 

POURQUOI C’EST PAS AUSSI BIEN QUE ÇA

Malgré la présence de Mads Mikkelsen dans la peau de l’antagoniste Le Chiffre, ce Casino Royale manque d’une certaine manière d’un véritable ennemi physique à James Bond. Évidemment, le long-métrage nous fait comprendre que ce sont ses blessures intérieures qui seront ses plus grands rivaux et dangers, mais force est de constater que cela l’empêche forcément d’offrir de vraies envolées face à un antagoniste marquant.

Le Chiffre, justement, est un adversaire redoutable certes (après tout, il réussit à tuer Bond d’une certaine manière), mais manque d’un arc fort et puissant. C’est probablement le gros souci de la scène de la torture du long-métrage. Si elle met à nu, littéralement encore une fois, le personnage de Bond, elle vient surtout anéantir Le Chiffre en quelques secondes, à cause d’un quasi-Deus Ex Machina, alors même qu’il était au centre du récit depuis les premières minutes du film.

 

Photo Daniel Craig, Mads MikkelsenPhoto Daniel Craig, Mads MikkelsenUn méchant très méchant, mais un peu décevant

 

À seulement trente minutes de la fin du film, l’intrigue change donc complètement d’adversaire en la personne de M. White. Certes, il ne sort pas de nulle part et jalonnait le récit, mais en lui donnant aussi peu d’espace pour prendre vie dans cet épisode (puisqu’on comprend à la fin qu’il sera probablement au coeur de la suite), Casino Royale doit forcément un peu rusher son climax final. Une séquence d’action finale particulièrement décevante d’ailleurs.

Si le conflit intérieur de Bond avec Vesper est passionnant puisqu’il transforme l’espion en figure tragique, la scène d’action l’entourant n’est pas convaincante. La caméra doit saisir trop d’éléments en même temps et finit par se perdre au milieu des remous causés par l’effondrement du bâtiment. Difficile d’ailleurs de comprendre vraiment comment M. White a pu récupérer la mallette au milieu de ce bordel humide.

Et en parlant de personnages mal foutus, quid de Felix Leiter (Jeffrey Wright) ? L’agent de la CIA cause une vraie incohérence narrative puisqu’il était censé s’occuper du Chiffre après la victoire de Bond au poker. Il n’en est finalement rien et après la partie, le long-métrage ne l’évoquera plus jamais.

 

Photo Daniel Craig, Jeffrey WrightPhoto Daniel Craig, Jeffrey Wright“Ouais gro, désolé, je t’ai un peu laissé en plan au final”

 

BUSINESS BOND

Pour le grand retour de l’espion britannique avec un nouveau visage, EON Productions a mis le paquet avec un budget de 150 millions de dollars (le budget le plus cher de l’histoire de la franchise à l’époque). Et le long-métrage va faire le boulot avec 605 millions de dollars récoltés dans le monde, en faisant le plus gros succès de la saga à l’époque (hors-inflation).

Toutefois, le film doit son gros box-office mondial surtout à son succès à l’international puisqu’aux États-Unis, le long-métrage n’empoche que 167 millions de dollars, soit à peine plus que son budget. Un score tout à fait correct (le plus gros de la franchise à l’époque, encore), mais probablement un peu décevant pour les producteurs.

Étrangement, le film a subi sa sortie en face de Happy Feet. Le film d’animation de George Miller a bousculé l’espion dès son premier week-end en finissant juste devant lui avec 41,5 millions de dollars contre ses 40,8 millions, et les pingouins resteront devant 007 tout au long de leur exploitation de seulement quelques millions (ou milliers de dollars).

 

Photo Daniel CraigPhoto Daniel CraigJames Bond amasse la thune dans le film et en dehors

 

Au final, Casino Royale a donc terminé à la neuvième place du box-office domestique 2006 derrière Happy Feet donc (septième), mais également l’indétrônable Pirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit (423,3 millions de dollars), Cars, X-Men : L’Affrontement final, Da Vinci Code ou encore Superman Returns. En revanche, James Bond a terminé devant la troisième aventure d’Ethan Hunt et ses 134 millions de dollars.

En France, le succès est en demi-teinte et loin des espérances puisque le premier film de Daniel Craig fait moins bien que tous les opus de Pierce Brosnan avec ses 3,1 millions d’entrées. Rien de grave pour autant puisque le long-métrage reçoit un accueil très positif de la part du public et de la critique, ce qui annonce du bon pour l’avenir de l’ère Craig au cinéma.

Parmi les films devant James Bond, on retrouve comme aux États-Unis Pirates des Caraïbes : Le Secret du coffre maudit et L’Âge de glace 2 (6,6 millions d’entrées) ou Da Vinci Code (4,1 millions). Toutefois, ce sont surtout les films français qui ont fait le chaud cette année-là entre les comédies franchouillardes Les Bronzés 3 : Amis pour la vie (10,3 millions d’entrées) et Camping (5,4 millions) et comédies dramatiques Prête-moi ta main (3,7 millions) et Je vous trouve très beau (3,5 millions).

 

photo, Mads Mikkelsenphoto, Mads MikkelsenLes chiffres, toujours les chiffres…

 

UNE SCÈNE CULTE

Difficile de choisir une scène en particulier tant les scènes d’actions sont de grande réussite, que tout le face-à-face sur la table de poker est un grand plaisir quasi silencieux et que la scène du défibrillateur fait l’effet d’un électrochoc. Mais on a envie de parler de la scène de torture pour tout ce qu’elle dit du personnage de James Bond.

Loin du chevalet manoeuvré par une Sophie Marceau en petite tenue dans Le Monde ne suffit pas, la scène de torture de Casino Royale est bien moins glamour. Se déroulant dans une péniche abandonnée poisseuse et dans une quasi-obscurité, elle met à mal un James Bond ligoté sur une chaise et complètement nu. Le Chiffre déroule son jeu en s’attaquant au point faible de tout homme (en termes de douleur, disons) : ses couilles.

 

 

Une scène sacrément violente et barbare donc, mais qui dit beaucoup du personnage de Bond et de sa métamorphose. À travers cette séquence, le film s’attaque à James Bond par ses anciens points faibles : sa masculinité et sa virilité. Mais dans un monde où il n’est plus un Don Juan, la maltraitance de ses propres attributs a forcément une signification particulière et une saveur libératrice.

Sa plus grande faiblesse ne se trouve plus dans son slip, mais bien dans sa poitrine. Et si Le Chiffre avait réussi à vraiment le déstabiliser (le tuer même) en touchant à son coeur, il n’obtiendra rien de Bond en s’attaquant à ses parties génitales. Tout ce qu’il réussira donc à arracher, ce sont des cris et des râles de douleur, mais jamais une once d’informations, l’espion ne cédant jamais. Pire, Bond connaissant désormais sa plus grande faiblesse, se permet même d’humilier Le Chiffre avec un humour noir savoureux. Couillu.

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