France

Emmanuel Macron parmi les cibles du Maroc

C’est un président ultra-connecté. Emmanuel Macron possède plusieurs téléphones, sur lesquels il a installé des applications de messagerie comme Telegram, pour communiquer avec ses proches ou des journalistes. A-t-il commis une imprudence en n’écoutant pas suffisamment les recommandations de l’Anssi (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information) ou de la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) qui recommandent au chef de l’Etat de privilégier la ligne ultra-sécurisée de Teorem ou Cryptosmart téléphones à l’Elysée pour communiquer ? Sans aucun doute.

Car selon nos informations, en mars 2019, une agence de renseignement marocaine, cliente de la société NSO et utilisatrice de son redoutable outil d’espionnage Pegasus, a inscrit l’un des numéros du chef de l’Etat français dans son logiciel espion. Un numéro qui, même s’il avait “fugué” entre les deux tours de la présidentielle de 2017 avec les “Macronleaks”, a continué d’être utilisé par Emmanuel Macron une fois à l’Elysée.

Si la technologie NSO utilisée par le Maroc est très sophistiquée, l’objectif est simple : pénétrer le téléphone du président français, collecter les données qui s’y trouvent, avoir accès aux conversations et même, peut-être, activer le micro ou caméra. Bref : espionner le président d’un pays “ami” sans se faire repérer. Le Maroc a-t-il réussi à infecter l’un des téléphones portables du président français ? Nous ne le savons pas car nous n’avions pas le téléphone du président dont le numéro a été retenu par le Maroc pour une éventuelle infection par Pegasus.

Effrayés par l’épisode des “Macronleaks”, les services de contre-espionnage français semblaient pourtant sur le qui-vive, se préparant à des cyberattaques en provenance de Chine ou de Russie. Mais qu’un État « ami » prenne le contrôle du téléphone du président français n’était pas une hypothèse. Pourtant, c’est depuis le Maroc, et sans avoir un accès direct aux ordinateurs portables, que Rabat a réussi à infecter les téléphones de nombreux Français sur le sol français. Plusieurs analyses techniques réalisées par notre consortium avec le soutien du Security Lab d’Amnesty International l’ont confirmé sans l’ombre d’un doute.

A l’Elysée, il semble que la prudence ne soit pas souvent de mise. “Même si on est censé mettre nos téléphones dans une boîte avant le Conseil des ministres, où quand on a rendez-vous dans le bureau du président, on reste très vulnérable”, raconte un habitué du Palais. “Vous connaissez, exécutez cette source, les décisions essentielles ne sont pas prises en Conseil des ministres mais bel et bien lors d’échanges entre le président et ses conseillers, sur la messagerie Telegram”. Pourquoi le président et son entourage n’utilisent-ils pas le téléphone Cryptosmart ? “C’est très chiant, ça ne capte nulle part», répond un ancien conseiller sous couvert d’anonymat. Qui ajoute : «C’est peut-être par paresse qu’on ne fait pas assez attention, mais aussi parce qu’on se surestime et qu’on se dit que personne n’oserait pirater le téléphone du chef de l’Etat français !

Plusieurs numéros appartenant à des membres de l’entourage d’Emmanuel Macron ont également été sélectionnés comme cibles potentielles par les services marocains. Son conseiller Afrique, Franck Paris, dans le courant de l’année 2019. Et son ancien chef de la sécurité, Alexandre Benalla, dont le numéro a été retenu par Rabat après son départ de l’Elysée, mais aussi avant la révélation de Le monde, en juillet 2018, de “l’affaire Contrescarpe”. On peut donc légitimement penser que c’est en tant que chef de la sécurité du président qu’il aurait pu être visé.

Selon nos informations, Alexandre Benalla aurait fait “tester” son téléphone en janvier 2020, après un voyage au Maroc, et y aurait détecté la présence de logiciels espions. Était-ce Pégase ? Interrogée, la personne n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Reste le mobile… Si Rabat a bien tenté d’infecter le téléphone du président français durant le mois de mars 2019, que cherchait-il comme information ? Durant cette période, Emmanuel Macron s’est inquiété de la situation tendue en Algérie, le « frère ennemi » du royaume chérifien. De grandes manifestations secouent Alger, qui conduit également son président très affaibli, Abdelaziz Bouteflika, à renoncer à briguer un cinquième mandat. Fait rarissime rapporté par la presse de l’époque, Emmanuel Macron appelle directement l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, et le convoque à faire un voyage retour à Paris pour évoquer la crise algérienne avec le ministre Jean-Yves Le Drian. Selon nos informations, Xavier Driencourt a également suscité l’intérêt des services de renseignement marocains durant cette période, et son numéro de téléphone a été enregistré pour une éventuelle attaque par le logiciel Pegasus.

Preuve que la situation en Algérie semble la préoccupation première du Maroc, le diplomate Lakhdar Brahimi, qui avait été chargé de préparer la transition de son pays après le retrait de Bouteflika, était également dans le viseur des services marocains, à la même période que Emmanuel Macron. Mais ce n’est qu’une hypothèse parmi d’autres.

A cette époque, le chef de l’Etat français était également très présent de l’autre côté de la Méditerranée et multipliait les rencontres avec les dirigeants de l’Union africaine, notamment autour de l’épineuse question du Sahel. Le Maroc aurait pu chercher à obtenir, via le téléphone du président français, des informations importantes sur le plan diplomatique.

Le 14 juillet, le roi Mohammed VI a adressé un message de félicitations à Emmanuel Macron, à l’occasion de la fête nationale française. Dans son message, le fils d’Hassan II a tenu à rappeler que «Le Maroc et la France ont toujours su renouveler leur coopération exceptionnelle dans un esprit de partenariat et de confiance mutuelle.e. “Après les révélations de Forbidden Stories et de ses 16 partenaires, il n’est pas sûr que ‘confiance’ soit le mot le plus approprié. A ce stade, l’Elysée ne souhaite pas commenter. Selon nos informations, le président prend l’affaire très au sérieux. et des contrôles sont en cours.

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