France

“La notion de “dette” utilisée par Emmanuel Macron instaure une relation équitable”, selon l’historien Jean Garrigues

Le président de la République était attendu au tournant : à l’issue de sa tournée en Polynésie française, Emmanuel Macron a prononcé mardi soir un discours sur l’héritage des essais nucléaires, notamment sur l’atoll de Mururoa. 193 ont eu lieu pendant trente ans, jusqu’en 1996. Plusieurs rapports ont montré que ces essais nucléaires avaient des conséquences sur l’environnement et donc sur les populations locales et les militaires qui ont effectué ces essais. Un grand nombre de cancers sont notamment attribués aux retombées radioactives.

François Hollande avait déjà mis en place un système d’indemnisation, son successeur est allé un peu plus loin en reconnaissant “une dette”, mais sans s’excuser. Avec l’historien Jean Garrigues, président de la Commission d’histoire parlementaire et politique, 20 minutes cherché à savoir ce qui pouvait changer ce discours, concrètement.

Emmanuel Macron se reconnaît une dette, ça veut dire quoi ?

C’est un mot qui s’inscrit dans la politique du « repentir » qui est plutôt l’axe d’Emmanuel Macron. Il y avait déjà eu sa remarque sur les crimes contre l’humanité lors de la colonisation en Algérie. [pendant la campagne présidentielle de 2017]. On se souvient aussi du voyage aux Antilles [en 2018]. C’est une politique visant à tenter de guérir un souvenir douloureux vis-à-vis de l’outre-mer.

Car je pense que ce qu’Emmanuel Macron entend par « dette », c’est celui de la colonisation. Une colonisation qui a provoqué une exploitation des populations indigènes et, en l’occurrence, une utilisation de l’espace maritime pour les essais nucléaires. Il s’inscrit dans une politique plutôt centrée sur la reconnaissance des torts de la nation, ce qui lui est très critiqué. Certains préféreraient la reconnaissance d’une mémoire plus complexe où l’on devrait aussi reconnaître les effets bénéfiques de la colonisation et pas seulement ce côté obscur.

Comment cela peut-il se traduire en fait ?

Il s’agit donc de régler une dette, au sens moral, financier et économique. Il y a forcément une question de développement économique : la métropole devra mieux valoriser les territoires polynésiens. Il y a une question institutionnelle. Actuellement, la Polynésie française est gouvernée avec une large autonomie vis-à-vis de Paris. C’est une autonomie qui semble correspondre aux aspirations des Polynésiens. Il est sans doute nécessaire d’impliquer encore plus les populations dans l’autogestion de leur territoire. C’est sans doute ce que veut dire le Président de la République. Il peut aussi y avoir des gestes symboliques, comme la reconnaissance de personnalités polynésiennes délaissées par la mémoire officielle.

Emmanuel Macron ne demande en revanche pas pardon, ce qui est critiqué par une partie des populations locales. Est-ce trop tôt ou est-il impossible pour un président d’aller sur ce terrain ?

Je pense que s’il demandait pardon, il serait critiqué par beaucoup. Cela voudrait dire qu’il a une vision totalement négative. Ce pardon mettrait en position de faiblesse l’image, la parole et l’incarnation de la République, qu’elle est. Il a évidemment jugé que cette notion allait au-delà de ce qui est nécessaire pour se rapprocher des populations autochtones. Je pense que c’est de toute façon un plan sur lequel un président de la République ne peut pas aller. Il exprimerait le pardon au nom de tous les Français. Cela engagerait une responsabilité collective que beaucoup de Français ne sont pas prêts à assumer. Cela irait beaucoup trop loin. Nous serions ici dans un rapport à l’histoire qui serait excessif par rapport à la réalité de l’occupation de ces territoires. Enfin, la notion de « dette » cherche à établir une relation équitable, le pardon mettrait la France en position d’infériorité morale.

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