France

“Nous n’avons pas assisté à une scène de crime, mais à une scène de guerre”

Publié le : 17/09/2021 – 22:27

Au huitième jour du procès des attentats du 13 novembre 2015, le policier qui a coordonné l’enquête sur l’attentat du Bataclan a plongé la salle d’audience pendant plus de deux heures dans « l’horreur » de la nuit du 13 au 14 novembre. Un témoignage saisissant et macabre.

“On n’avait jamais vu ça… On n’avait jamais vu ça”, souffle le policier parisien, la voix étranglée par l’émotion. Tête chauve, yeux bleus perçants, barbe de quelques jours, Patrick Bourbotte, 51 ans, chargé de coordonner l’enquête livre, vendredi 17 septembre, un récit émouvant. Pendant plus de deux heures et demie, le policier expose avec force détails les éléments des premières observations qu’il a effectuées avec son équipe quelques heures seulement après l’attentat qui a fait 90 morts au Bataclan. Dans une déclaration liminaire, le policier s’excuse par avance pour l’émotion qui a pu apparaître lors de son témoignage.

Devant une salle silencieuse, presque recueillie, le policier raconte alors le déroulement macabre de la nuit du 13 au 14 novembre. est habitué à, “mais une scène de guerre”. Ce qu’il découvre est “assez indescriptible”, comparable à “un accident d’avion”. Au rez-de-chaussée, au niveau de la fosse se trouve « la quasi-totalité des corps ». “L’ambiance est saisissante, morose, froide. La lumière est blanche ce qui fait pâlir le lieu. Les plafonds sont très hauts, ça donne des allures de cathédrale”. Et l’enquêteur poursuit : « Nous marchons sur du sang coagulé, partout des dents, de la chair. Les téléphones vibrent. Nous enjambons des corps et des corps et des corps. Le téléphone du policier sonne aussi. Des familles tentent de le joindre pour avoir des nouvelles d’un proche présent au concert. À ce stade, il décide de ne pas abandonner et se concentre sur son enquête. “

“Vingt-deux secondes. Une éternité”

Puis le témoin indique qu’il projettera des documents visuels nécessaires à la bonne compréhension de l’enquête. Le président du tribunal Jean-Louis Périès prévient une nouvelle fois les parties civiles présentes dans la salle, et celles qui écoutent la webradio, du début de la diffusion de ces documents sensibles afin que chacun puisse prendre ses dispositions. Des plans de la salle de concert sont projetés sur un grand écran blanc. Certaines photos ciblées, comme des morceaux d’une ceinture d’explosifs, une des voitures des terroristes, des boulons, une image des toilettes brisées “par l'”instinct de survie” de ceux qui ont fui par le grenier.’ échappe au tribunal. Les “sanglants” balles, les trois Kalachnikov retrouvées, la clé de la voiture des djihadistes, la tête “intacte” d’un assaillant qui s’est fait exploser, retrouvée sur les lieux, les morceaux de corps éparpillés dans la pièce. où étaient retenus les otages.La couleur des toilettes “bleu-vert qui disparaît sous le sang séché”.

Vient ensuite la diffusion de l’enregistrement sonore, non pas dans son intégralité, mais d’un court extrait capté sur un dictaphone qui se trouvait dans la salle. Nous rappelons le numéro du soutien psychologique. Certaines parties civiles quittent la salle. “Vingt-deux secondes. Une éternité. Mais elles sont nécessaires”, commente le policier. On entend la musique des Eagles du death metal rapidement interrompue par des rafales de feu. L’enregistrement est coupé, silence.

« Lève-toi ou je te tue ! »

Le narrateur reprend le fil de son histoire et dévoile quelques mots vociférés par les terroristes, que l’on peut entendre sur l’enregistrement de 2h38. “Je vais glisser ma voix dans celle des terroristes, ce qui n’est pas la chose la plus facile à faire.” D’une voix forte, il a lâché « Cache-toi ou je tire ! Lève-toi ou je te tue ! », « Pourquoi bombardez-vous nos frères en Syrie ? Nous sommes venus ici pour faire la même chose. Viens ici toi, viens Nous allons te bombarder ici sur terre. Nous n’avons pas besoin d’avions. ” “Je vous avais prévenu de ne pas bouger… Connaissez-vous Daech, l’Etat islamique ?”.

Un coup de gueule en guise de conclusion. « Je veux faire passer un message. N’écoutez pas ces diseurs de vérité, ces gens sur les chaînes d’information 24h/24, qui vous livrent des vérités qu’ils n’ont pas rencontrées. On est assez haut dans la barbarie pour ne pas en rajouter. Avant de s’en prendre à certains policiers et magistrats. “Je regrette aussi que la police et les magistrats se permettent d’avoir un avis très clair sur ce qu’ils auraient fait s’ils avaient été en charge”. Enfin, son dernier message s’adresse naturellement aux victimes. “Je me joins de tout coeur aux parties civiles, et je leur souhaite beaucoup de courage pour la suite du procès”, conclut l’enquêteur, la voix étranglée par un sanglot.

“Une chambre saisie d’effroi”

L’audience est suspendue. Les parties civiles en profitent pour souffler. Se remettre de leurs émotions. Une victime qui porte un cordon rouge, signe qu’elle ne souhaite pas parler aux médias, se prête enfin à l’exercice. Elle est sortie pendant la lecture du document audio, mais elle a pu écouter attentivement le récit du policier. “C’était important pour moi d’entendre les faits de manière neutre car avec le temps et l’émotion, les faits se sont mélangés. C’est aussi pour moi une approche thérapeutique”, confie la jeune femme aux cheveux violets.

« Difficile de ne pas se laisser gagner par l’émotion qui se dégage de la salle, renchérit Me Eric Barbolosi, avocat des parties civiles, lors de la suspension de séance. C’est dur pour les parties civiles, surtout pour celles qui ont perdu. des sanglots s’échappent. On a une salle qui est prise de peur et tous ceux qui viennent témoigner, même les policiers, sont submergés par l’émotion.»

Malgré tout, certaines parties civiles, comme Bruno, rescapé du Bataclan, regrettent que l’enquêteur « n’ait pas montré d’images plus fortes, plus dures » car « nous vivons tous un travail de mémoire ». Et pour raconter l’histoire, il faut aller à Les profondeurs du sujet. Peut-être dans les prochains témoignages de victimes ? Le procès ne fait que commencer. L’audience doit reprendre lundi avec les conclusions à la barre de l’équipe Belle, où 21 personnes ont été tuées.

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