quand la propagande russe dérape

Margarita Simonian a suggéré, lundi, de procéder à une explosion thermonucléaire au-dessus de la Sibérie pour “envoyer un signal” à l’Occident. La cheffe de la chaîne russe RT a suggéré que cela permettrait de rendre inopérants les satellites occidentaux. Mais une telle explosion atmosphérique aurait des conséquences catastrophiques pour tout le monde… Russie comprise.

Et si la Russie bombardait… la Russie ? Et pas avec n’importe quelle arme, puisqu’il s’agirait d’utiliser une bombe thermonucléaire au-dessus de la Sibérie. La proposition a été émise lundi 2 octobre par Margarita Simonian, la reine de la propagande russe et patronne de la chaîne d’information RT. Une idée qui n’a pas manqué d’entraîner depuis lors des réactions plus que mitigées de Moscou à Novossibirsk, la plus importante ville de Sibérie.

Cette sortie controversée intervient alors que la contre-offensive ukrainienne bat son plein. Margarita Simonian avait jugé nécessaire d’envoyer un “signal fort à l’Occident”, accusé par Moscou d’être le véritable maître d’œuvre de l’effort de guerre ukrainien. Pour cette propagandiste, il serait temps d’envisager “de faire exploser une bombe nucléaire sur notre propre territoire, quelque part au-dessus de la Sibérie où il n’y a personne”. 

Son idée : le souffle de cette bombe suffirait à désactiver tous les “appareils électroniques [occidentaux, NDLR] et les satellites qui se trouvent au-dessus”. 

Seule contre tous ?

En Russie, ces propos sont loin d’avoir convaincu. Les responsables politiques sibériens ont appelé la patronne de RT à s’excuser “auprès de tous les habitants en Sibérie”. Plus de 33 millions de personnes résident dans cette immense province qui s’étend sur 13 millions de kilomètres carrés, soit 25 fois la France.

“Il n’y a rien de positif à une explosion thermonucléaire, et les effets se feraient ressentir pendant des générations”, a averti Anatoli Lokot, le maire de Novossibirsk qui a une formation de physicien. Même le Kremlin a pris ses distances avec Margarita Simonian, soulignant que la Russie “restait tenue par le moratoire international [signé en 1996] sur les essais nucléaires”.

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Seul Ramzan Kadyrov, le controversé leader tchétchène, est venu au secours de Margarita Simonian. “Elle n’est pas stupide et n’a pas proposé de faire exploser une bombe thermonucléaire sur le territoire national”, a-t-il assuré. La proposition de la chef de RT concerne, en effet, une explosion en altitude, c’est-à-dire dans l’atmosphère ou au-delà.

Est-ce mieux ? Pas forcément. D’abord, “la Russie briserait un véritable tabou car il n’y a plus d’essai atmosphérique depuis 1962”, souligne Jean-Marie Collin, président de l’Ican France (Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires, NDLR].

Ensuite, ce n’est pas parce que l’explosion se déroule loin au-dessus de nos têtes, qu’il n’y aurait aucune retombée, surtout avec une bombe thermonucléaire. “Il s’agit d’une bombe H [à hydrogène], c’est-à-dire à fusion nucléaire qui produit une explosion d’une puissance incroyablement forte”, note Paul Dorfman, spécialiste des questions nucléaires à la Science Policy Research Unit (Unité de recherche en politique scientifique) de l’Université de Sussex. 

Se tirer une bombe H dans le pied

“Les retombées radioactives auraient de forts risques d’avoir un effet négatif sur la santé humaine et l’environnement. Sans compter qu’un nuage radioactif se déplace et qu’il y aurait probablement une contamination d’autres pays”, estime Jean-Marie Collin.

La gravité dépend, en fait, de l’altitude à laquelle l’explosion a été déclenchée. “Si ça reste dans la troposphère – c’est-à-dire à moins de 12 km au-dessus du sol -, la contamination environnementale sera réelle. Si l’explosion a lieu dans la stratosphère – entre 12 et 50 km au-dessus du sol -, les radiations prendront plus de temps à arriver sur terre et les effets seront plus faibles”, détaille Paul Dorfman. Pour tout ce qui est au-dessus de ces altitudes, les effets pourraient être nuls pour les populations au sol. Mais, là encore, les estimations restent très théoriques puisqu’il n’y a plus eu d’essais de bombe H depuis les années 1960.

Il est cependant établi que des explosions de ce type sont tout à fait capables de rendre les engins électriques et les satellites inopérants. Mais, “on ne peut pas maîtriser ces explosions et décider qu’elles affecteraient seulement les satellites occidentaux par exemple”, explique Jean-Marie Collin. À cet égard, Margarita Simonian propose en réalité à Moscou “de se tirer une balle dans le pied”, affirme Paul Dorfman.

Et pas qu’un peu. Le souffle de ces explosions aurait un effet mondial. En 2011, des scientifiques américains avaient estimé qu’une bombe H explosant en altitude suffirait “à détruire plus de 90 % des satellites civils dans le monde. Seuls les satellites militaires au blindage renforcé pourraient y résister”. À l’époque, ces estimations se basaient sur l’explosion d’une bombe de 10 kilotonnes seulement. Aujourd’hui, les armes nucléaires stratégiques russes correspondent au standard moderne, “c’est à dire des bombes d’au moins 500 kilotonnes”, note le Washington Post, dans un article consacré à l’arsenal russe.

La proposition de la patronne de RT reviendrait ainsi “probablement à nous ramener au monde d’avant les années 1960 en termes de moyen de communication”, évalue Paul Dorfman. “Ce serait un changement d’ère qui pourrait avoir des conséquences catastrophiques partout dans le monde, en Occident comme en Russie”, ajoute Jean-Marie Collin. La disparition de la quasi-totalité des satellites signerait l’arrêt de mort de systèmes critiques dans le monde actuel, comme le GPS.

Faire peur à l’Occident

Autrement dit, “il faut être fou pour ne serait-ce que proposer une telle idée”, assure Paul Dorfman. Ou alors, politiquement très cynique. “Jusqu’à sa mort en 2022, c’était le leader ultranationaliste Vladimir Jirinovski qui passait son temps à menacer de faire exploser des bombes nucléaires un peu partout y compris sur le sol russe. Il semblerait que Margarita Simonian ait pris le relais”, note Jeff Hawn, spécialiste de la Russie et consultant extérieur pour le New Lines Institute, un centre américain de recherche en géopolitique.

L’idée est “de rappeler constamment au monde que la Russie a les moyens de faire aisément d’énormes dégâts grâce à son arsenal nucléaire”, ajoute-t-il. En parallèle, c’est aussi une manière de flatter le sentiment nationaliste de l’auditoire de RT en suggérant que la Russie est prête à tout pour se défendre. 

Moscou espère aussi faire peur avec cette idée pour le moins apocalyptique. Margarita Simonian n’est, en effet, pas n’importe qui. Qu’une personnalité aussi influente du monde politique russe puisse faire une suggestion aux conséquences catastrophiques de Moscou à Washington, vise à intimider. La patronne de RT espère que certains décideurs, surtout américains, penseront qu’il vaut peut-être mieux ne pas pousser les Russes trop loin après tout. “Ce peut-être un moyen d’essayer de renforcer le camp de ceux qui, aux États-Unis, militent pour limiter le soutien à l’Ukraine”, conclut Jeff Hawn. 

https://www.france24.com/fr/%C3%A9co-tech/20231005-bombe-nucl%C3%A9aire-au-dessus-de-la-sib%C3%A9rie-quand-la-propagande-russe-d%C3%A9rape quand la propagande russe dérape

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